Spiritueux décodés

L'histoire du cognac, des marchands hollandais aux grandes maisons

Du commerce du sel et du vin sur la Charente au brandewijn des marchands hollandais, de la double distillation aux grandes maisons, puis à l'appellation de 1909 à 1938 : Simon retrace l'histoire du cognac, avec une frise chronologique et les maisons de la cave qui en sont les témoins.

Par Simon, le caviste de Spiritum · · 8 min de lecture

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Carte viticole des deux Charentes présentée à l'Exposition de Bordeaux en 1895

L'histoire du cognac commence avec le commerce du vin sur la Charente. À partir du XVIe siècle, les marchands hollandais font distiller les vins de la région pour mieux les conserver et les transporter, puis la double distillation apparaît au début du XVIIe siècle. Les grandes maisons de négoce se fondent au XVIIIe siècle, et l'appellation est encadrée par la loi entre 1909 et 1938.

Connaître cette histoire aide à comprendre ce que vous lisez sur une étiquette : les crus, les comptes d'âge, le nom des maisons. Simon retrace ici les grandes étapes, avec une frise chronologique et quelques maisons de la cave de Spiritum qui en sont les témoins.

Avant le cognac : le sel et le vin sur la Charente

La vigne est cultivée dans la région depuis l'Antiquité. Au IIIe siècle, l'empereur romain Probus autorise les vignerons gallo-romains à produire leur propre vin, et le vignoble de Saintonge se développe.

Au Moyen Âge, la Charente est une voie de commerce. La ville de Cognac, au bord du fleuve, sert d'entrepôt pour le sel venu de la côte atlantique dès le XIe siècle, selon l'interprofession. Les bateaux qui remontent ou descendent la Charente transportent le sel, mais aussi les vins de la région. Les marchands du nord de l'Europe, en particulier les Hollandais, viennent chercher dans les ports charentais du sel, du papier d'Angoulême et des vins.

Cognac est aussi une ville royale : le futur roi François Ier y naît en 1494, au château de la ville. Sous son règne, la ville obtient le privilège du commerce du sel par la rivière, qui soutient son essor.

Les Hollandais et le « brandewijn »

Le vin blanc charentais supporte mal les longs voyages en mer. Au XVIe siècle, les marchands hollandais prennent l'habitude de le distiller. Le vin distillé prend moins de place dans les cales, se conserve mieux, et peut être allongé d'eau à l'arrivée.

Les Hollandais l'appellent brandewijn, le « vin brûlé », c'est-à-dire le vin passé au feu de l'alambic. Ce mot est à l'origine de l'anglais brandy, qui désigne aujourd'hui toutes les eaux-de-vie de vin. Les premiers alambics sont installés dans la région, et l'on fait venir le cuivre d'Amsterdam pour les fabriquer.

La double distillation et la découverte du fût

Au début du XVIIe siècle, une étape décisive apparaît : la double distillation. On distille d'abord le vin une première fois, puis on distille une seconde fois ce premier distillat. L'eau-de-vie obtenue est plus pure et plus fine. C'est toujours la méthode imposée aujourd'hui par l'appellation, dans l'alambic charentais en cuivre. Nous détaillons chaque étape dans notre article comment est fait le cognac.

À la même époque, les producteurs constatent que l'eau-de-vie gagne beaucoup à attendre en fût de chêne. Elle prend de la couleur, s'arrondit et développe ses arômes. L'eau-de-vie de Cognac n'est plus seulement un vin concentré pour le transport : elle devient un produit à part entière, que l'on vieillit.

La famille de la maison DEAU, à Sireuil, rattache d'ailleurs son histoire à cette période : selon la maison, le nom de Louis Deau, vigneron né en Saintonge en 1665, apparaît dans les archives au moment où s'invente la double distillation.

Du XVIIe au XVIIIe siècle : la naissance des grandes maisons

À la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe, le marché s'organise. Les acheteurs sont hollandais, anglais et d'Europe du Nord. Des négociants s'installent à Cognac et à Jarnac pour acheter les eaux-de-vie aux vignerons, les vieillir, les assembler et les expédier.

L'interprofession date de 1643 la première maison de cognac, la maison Augier. Au XVIIIe siècle suivent plusieurs maisons encore connues aujourd'hui :

  • 1715 : Martell, fondée par Jean Martell, né sur l'île de Jersey ;
  • 1724 : Rémy Martin ;
  • 1759 : Delamain ;
  • 1763 : Hine ;
  • 1765 : Hennessy, fondée par Richard Hennessy, un officier irlandais qui avait servi dans l'armée de Louis XV ;
  • 1795 : Otard.

Plusieurs fondateurs sont donc venus des îles Britanniques, ce qui rappelle l'importance du marché anglais. À la même époque, Diderot cite Cognac dans l'Encyclopédie pour la renommée de ses eaux-de-vie.

Le cognac n'est pas seulement une affaire de négociants. Les familles de vignerons distillent elles aussi. La maison Léopold Croizet, par exemple, indique être installée au logis de Lantin, à Triac-Lautrait, en bordure de Charente, depuis 1750. Elle distille encore ses eaux-de-vie dans de petits alambics de cuivre et les met en bouteille à la propriété, dans le cru des Fins Bois.

Le XIXe siècle : l'essor, puis le phylloxéra

Des hauts et des bas commerciaux

Le commerce du cognac suit la politique européenne. Les expéditions s'effondrent après la Révolution, remontent en 1807, puis chutent de nouveau à partir de 1808 avec le blocus continental de Napoléon, qui coupe l'accès au marché anglais. En 1860, le traité de libre-échange entre la France et l'Angleterre relance les ventes : d'après l'interprofession, elles passent de moins de 150 000 hectolitres en 1860 à plus de 478 000 hectolitres en 1879.

Au milieu du XIXe siècle, les maisons commencent à expédier leur cognac en bouteilles, et plus seulement en fûts. Le nom de la maison et sa marque prennent alors toute leur importance. À la fin du siècle, Claude Boucher, verrier à Cognac, commence à mécaniser la fabrication des bouteilles.

C'est aussi le siècle de nombreuses maisons présentes à la cave de Spiritum. Selon les maisons : Comandon est fondée en 1821 à Jarnac par Pierre Comandon, puis s'installe au n° 1 rue Saulnier, à Cognac ; De Luze est fondée en 1822 par Alfred de Luze ; Naulin date de 1879 ; et l'histoire de la famille Tessendier, qui produit les cognacs Park et Grand Breuil, remonte à 1880, avec des vignes dans les Borderies. Le Comandon No. 1 Rue Saulnier a d'ailleurs été créé pour les deux cents ans de la maison.

Le phylloxéra : un vignoble presque détruit

Vers 1875, le phylloxéra atteint les Charentes. Ce petit puceron venu d'Amérique s'attaque aux racines de la vigne et la fait mourir. Les chiffres de l'interprofession donnent la mesure du désastre : environ 280 000 hectares de vignes en 1877, à peine plus de 40 000 hectares au milieu des années 1890.

La région réagit. En 1887, une délégation française conduite par Pierre Viala part aux États-Unis chercher des porte-greffes américains résistants à l'insecte. En 1888, un comité de viticulture est créé ; il devient en 1892 la Station viticole, qui existe toujours. Le vignoble est replanté sur ces porte-greffes.

La replantation change aussi les cépages. La folle blanche, cépage traditionnel de la région, supporte mal le greffage et devient plus sensible aux maladies. L'ugni blanc, plus résistant, notamment à la pourriture grise, prend peu à peu sa place. Il représente aujourd'hui plus de 98 % du vignoble.

Le XXe siècle : l'appellation et l'interprofession

Au début du XXe siècle, le nom de cognac doit être protégé. Trois textes en posent les bases :

  • Le décret du 1er mai 1909 délimite la zone de production : seule une eau-de-vie produite dans cette aire peut s'appeler cognac.
  • Le décret du 15 mai 1936 reconnaît le Cognac comme appellation d'origine contrôlée.
  • Le décret du 13 janvier 1938 délimite les crus. Il s'appuie sur la classification des sols faite vers 1860 par le géologue Henri Coquand. Nous présentons ces six terroirs dans notre article sur les crus du cognac.

Comme le résume l'interprofession, ces textes ont surtout rendu officiels des usages qui existaient déjà.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, un bureau de répartition des vins et eaux-de-vie est créé pour protéger les stocks. En 1946, il est remplacé par le Bureau national interprofessionnel du cognac (BNIC), qui réunit viticulteurs et négociants. En 1948, la Station viticole est rattachée au BNIC. L'interprofession suit encore aujourd'hui la production, l'âge des eaux-de-vie et la promotion de l'appellation.

Les maisons continuent de naître après-guerre : la marque Polignac, par exemple, est créée en 1947 par le prince Hubert de Polignac, selon la maison.

Les comptes d'âge : une histoire de règles

Les mentions VS, VSOP ou XO ne sont pas de simples noms commerciaux. Elles reposent sur un suivi de l'âge de chaque eau-de-vie, organisé par l'interprofession, que l'on appelle les « comptes ». La campagne de distillation se termine le 31 mars qui suit la vendange, et chaque eau-de-vie change de compte une fois par an, au 1er avril. La mention portée sur la bouteille dépend toujours de l'eau-de-vie la plus jeune de l'assemblage.

Ces règles évoluent encore. Le 1er avril 2018, l'âge minimum du XO est passé de six à dix ans. La même année, la mention XXO a été officiellement admise, pour des cognacs dont la plus jeune eau-de-vie a au moins quatorze ans.

MentionÂge minimum de la plus jeune eau-de-vieExemple à la cave
VS2 ansGrand Breuil VS
VSOP4 ansPolignac Simone Legacy 1889
Napoléon6 ansDEAU Napoléon Cigar Blend
XO10 ans (6 ans avant avril 2018)Park XO Nectar Doré
XXO14 ans (depuis 2018)-

Pour choisir selon l'âge, notre article cognac VS, VSOP, XO : comment choisir détaille chaque mention.

Aujourd'hui : un spiritueux exporté dans le monde entier

Le cognac est resté ce qu'il était au temps des marchands hollandais : une eau-de-vie qui voyage. D'après les chiffres publiés par le BNIC pour 2025, environ 97 % des ventes en valeur se font à l'export, dans 139 pays, avec 143,6 millions de bouteilles expédiées. Le vignoble compte près de 88 000 hectares. Plus de 4 000 viticulteurs et distillateurs, et environ 250 maisons, font vivre l'appellation.

Dans les chais, l'eau-de-vie continue de vieillir lentement. L'interprofession estime à 2,2 milliards de bouteilles le stock en fûts de chêne, et à environ 41 millions de bouteilles par an ce qui s'évapore : c'est la « part des anges ».

Frise chronologique du cognac

DateÉvénement
IIIe siècleL'empereur Probus autorise les Gallo-Romains à produire leur vin ; le vignoble de Saintonge se développe.
XIe siècleCognac sert d'entrepôt pour le sel transporté sur la Charente.
1494Naissance de François Ier au château de Cognac.
XVIe siècleLes marchands hollandais font distiller les vins charentais : c'est le brandewijn.
Début du XVIIe siècleApparition de la double distillation.
1643Fondation de la maison Augier, la première maison de cognac selon l'interprofession.
1715 à 1795Fondation de Martell (1715), Rémy Martin (1724), Delamain (1759), Hine (1763), Hennessy (1765) et Otard (1795).
1808Le blocus continental fait chuter les ventes.
1860Traité de libre-échange franco-anglais : les ventes repartent.
Vers 1860Henri Coquand classe les sols de la région, base des futurs crus.
Vers 1875Arrivée du phylloxéra dans les Charentes.
1887 à 1892Mission de Pierre Viala aux États-Unis, puis création de la Station viticole.
1er mai 1909Décret de délimitation de la zone de production du cognac.
15 mai 1936Reconnaissance de l'appellation d'origine contrôlée Cognac.
13 janvier 1938Décret de délimitation des crus.
1946Création du BNIC.
1er avril 2018Le XO passe à dix ans minimum ; la mention XXO est admise la même année.
Le conseil de Simon : l'histoire d'une maison se lit souvent sur sa bouteille. Avant de choisir, regardez l'étiquette et la contre-étiquette : l'adresse, le nom de la famille, le cru et la mention d'âge vous disent qui a élaboré le cognac et comment. Sur nos fiches produits, nous reprenons ces informations telles que les maisons les donnent, et nous signalons quand un nombre ou une date fait partie du nom d'une cuvée sans être un millésime, comme « 1889 » chez Polignac.

Pour aller plus loin

Ce dossier se complète avec notre guide complet du cognac, l'article sur les crus du cognac et celui qui explique comment est fait le cognac. Retrouvez toute la sélection dans notre catégorie cognacs, et les maisons citées sur leurs pages : Léopold Croizet, Comandon, De Luze, Naulin, Cognac Park, Grand Breuil, DEAU et Polignac. Pour une idée de cadeau, consultez nos idées cadeaux vins et spiritueux.

Photo : , Wikimedia Commons, domaine public.

Vos questions

Qui a inventé le cognac ?

Le cognac n'a pas d'inventeur unique. Au XVIe siècle, les marchands hollandais font distiller les vins charentais pour les conserver et les transporter ; au début du XVIIe siècle apparaît la double distillation, toujours utilisée aujourd'hui.

D'où vient le mot brandy ?

Du hollandais brandewijn, le « vin brûlé », c'est-à-dire le vin distillé. C'est le nom que les marchands hollandais donnaient à l'eau-de-vie de vin charentaise.

Depuis quand le cognac est-il une appellation d'origine contrôlée ?

Depuis le décret du 15 mai 1936. La zone de production avait été délimitée dès le décret du 1er mai 1909, et les crus l'ont été par le décret du 13 janvier 1938.

Quelle est la plus ancienne maison de cognac ?

L'interprofession cite la maison Augier, fondée en 1643, comme la première maison de cognac. Martell (1715), Rémy Martin (1724) et Hennessy (1765) sont nées au XVIIIe siècle.

Qu'est-ce que le BNIC ?

Le Bureau national interprofessionnel du cognac, créé en 1946. Il réunit viticulteurs et négociants, suit la production et l'âge des eaux-de-vie, et assure la promotion de l'appellation.

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